Après quelques semaines de pratique intensive du Wonder Ball, ce flipper n’avait plus de secret pour lui : il est devenu un vrai champion, au point que ça commence à l’ennuyer. Tandis qu’il accumule les parties gratuites, juste à ses côtés, le vieux Marcel, véritable pilier de l’établissement, s’adonne quotidiennement à sa passion favorite : le Bingo à six cartes.
Au début, Franck ne comprend pas très bien le système, sinon qu’il faut faire tomber des billes dans des trous et faire des lignes de chiffres sur les grilles du panneau lumineux. Mais il sait que le Bingo est un jeu auquel on peut gagner de l’argent, ce qui n’est pas le cas du Wonder Ball. Le vieux Marcel reste longtemps collé à sa machine. On doit presque lui jeter un seau d’eau pour qu’il s’en sépare à la fermeture de l’établissement. Il parle, jure durant ses duels face à la machine. Parfois, on a du mal à différencier les deux, tant Marcel est absorbé. Souvent, il malmène l’appareil mais, tôt ou tard, il remet des pièces de cinquante francs (c’était avant l’Euro…) et mise des jeux de 250 francs d’un seul coup.
Une fois, Franck a vu Marcel empocher un gros gain : «Jean, tu retires, s’il te plaît !», crie-t-il au gérant. 20.000 francs d’un seul coup ! Pour Franck, cela représente dix mois d’argent de poche ! Il n’en croit pas ses yeux… Ça lui donne l’envie d’essayer.
C’était il y a tout juste un an. Marcel, l’expert, l’a vite initié. Au début, Franck se limite à jouer 200 francs, deux ou trois fois par semaine. Quelquefois, il empoche 2.000, 2.500, et même 4.000 francs il y a trois mois. Cela l’encourage à augmenter ses mises. Mais quand il fait la balance de ses mises et de ses gains, pas besoin d’être Einstein pour constater qu’il a perdu du fric… beaucoup de fric.
Le Bingo s’est très facilement adapté au passage à la monnaie européenne !
Frénétiquement, Franck balance ses Euros version Albert II dans cette saloperie d’appareil en espérant que cette fois, il va se «refaire», rattraper le passif. La superline est allumée : un quatre en ligne en double-double dans la sixième et le tour est joué, il lance sa cinquième et dernière bille pour le 15… Merde ! Encore ce foutu 13. Tant pis : il essaie l’extra-balle : elle coûte 5 €. S’il fait le 15, il rattrape en un seul coup les 40 € qu’il a déjà claqués en quinze minutes… «Zut ! le 6… je suis fauché… Jean ! Remets-moi 20 €… c’est les derniers pour aujourd’hui. Je te rembourserai demain. Comment ? Je te dois 120 € de la semaine dernière ? OK ! Je te règle demain sans faute»…
Il avait déjà dit ça la semaine précédente… Il passera encore chez sa grand-mère pour qu’elle lui donne une Xième avance d’argent de poche. Franck lui mentira, cette fois encore, en prétextant l’achat de l’un ou l’autre livre de cours. Machinalement, sa main va au monnayeur et, au fur et à mesure qu’il y insère un à un les petits sous, le compteur se recharge. Franck pense au vieux Marcel.
C’est souvent lui le client Bingo quand Marcel est absent, surtout à la fin du mois. Le gros gain tant espéré n’est pas au rendez-vous, la super cagnotte reste allumée… Franck tente désespérément de faire tomber le jack-pot.
Chaque jeudi à 14H00, Luigi, le placeur de la société Bingoland interrompt notre joueur invétéré: « Excuse-moi, grand, je viens vider les tiroirs du monnayeur et faire l’entretien, j’en ai pour deux minutes». Franck commence à saisir le manège infernal : à court, moyen et long terme, le bénéficiaire n’est pas tant celui qui joue, mais bien le gérant du bar et Monsieur Bingoland, celui qui fait fructifier ses bidules électroniques avec l’aimable participation de notre bon Franckie The Bingostar. D’ailleurs, il ne compte plus le nombre de fois où il s’est fait «voler» par la machine qui, bien souvent, déloge la bille d’un trou décisif ou fait tilt de manière intempestive. S’il n’y avait que des joueurs gagnants, la société Bingoland se retrouverait bien vite en faillite, Luigi perdrait son job et Jean, le gérant du Milky Bar, reverrait son chiffre d’affaires à la baisse.
Alors, on force le hasard par quelques réglages judicieux qui anéantissent ton influence sur le cours de la partie. Notre victime toute désignée pressent cela depuis un petit moment, mais une force irrésistible l’attire encore et encore vers cette féerie de lumières qui s’éteignent, qui s’allument et qui laissent miroiter LE gain, celui qui annihilera toutes les pertes cumulées.
De plus en plus souvent, notre aventurier du flouze perdu ressent un sentiment de culpabilité. «Avec les sommes que tu as jouées et perdues depuis près d’un an, tu aurais pu t’acheter ce petit scooter que tu lorgnais dans la vitrine du concessionnaire Suzuyama », lui souffle à l’oreille la mignonne petite Marie, une compagne de classe, que Franck fait semblant de ne pas voir entrer au Milky Bar.
Marie n’aime pas que Franck préfère cet affreux mange-fric clignotant à sa carrosserie anatomique quatre étoiles. Franck est plutôt du genre réservé et il n’ose pas lui avouer ses sentiments. Alors, il reste au fond du café et se concentre sur son jeu, enchaîné à ce foutu Bingo qui lui pompe ses dernières économies.
Franck voudrait bien arrêter, décrocher, mais c’est plus fort que lui !
Comment inverser la vapeur et sortir de la spirale infernale ? Il devrait en parler, mais à qui ? A ses parents ? A sa grand-mère dont il dilapide l’argent de la pension ? Il se sent seul au monde, comme dans un cul-de-sac, épuisé, coupable, nul,… Heureusement qu’il a la machine, le Bingo, le jeu, pour oublier qu’il est seul, pour diminuer la tension.
Franck s’en sortira-t-il ?
Vous le saurez en suivant le prochain épisode…
Non, vous ne le saurez pas, il n’y aura pas de prochain épisode : ce n’est pas une série télévisée, c’est la vraie vie !
Comme pour d’autres dépendances, «décrocher» du jeu n’est pas facile.