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Le dernier mot

Isidore Labluette savait maintenant depuis longtemps – une éternité peut-être, des lustres sans doute, bien plus que de longues secondes - qu’il n’y parviendrait pas. Les paquets, les cadeaux et même les bakchichs qu’il recevait  ne suffisaient  plus à le combler. Toutes les attentions portées à son égard ne recevaient qu’une mine triste, une bobinette fermée, une trogne sans âme. Vide.  Isidore était perdu.
Il ne lui avait pas fallu bien long pour s’en rendre compte. Le jour de ses 14 ans fut un déclic, une sonnette d’alarme tonitruant, hurlant, gémissant dans son pitoyable cerveau.  Un 12 mars, vingt ans plus tôt, à 18h23, place de l’Eglise, en face de chez madame Lemoulin - cette brave dame Lemoulin, dont les jambes longues, potelées et grassouillettes intimidaient les écoliers après les cours ; et dont le visage poupin, coloré de printemps n’intimidait plus personne – le 12 mars donc, allait démarrer sa lente agonie. Les brocanteurs du dimanche rangeaient leurs étals, vidaient leurs vitrines, repliaient leurs présentoirs. Une pluie fine, horizontale et assez désagréable, avait fait fuir les derniers curieux. Isidore traînait, calme, silencieux, insouciant de cette eau qui lui trempait le corps et bientôt rouillerait ses os.  Souhaitait-il à ce moment là  que le moisissement, la putréfaction, le croupissement envahissent tout son être comme il le souhait aujourd'hui ? Attendait-il déjà un salut ? Isidore traînait. Et c’était là le seul fait dont il était conscient avant de stopper net devant une bâche détrempée, repliée à la va-vite derrière une charrette de bois. On replie bien des choses derrière des charrettes de bois. Certains y cachent des mulets quand d’autres y couvent la gueuze. Mais derrière cette charrette ne se tenaient ni bête ni homme. S’abaissant lentement et soulevant la banne de fortune avec précaution, Isidore trouva le commencement de sa fin : un dictionnaire relié de carton dur, teinté de noir usé et de rose hâve. Un ouvrage d’une banalité affligeante, consternante mais qui attira Isidore sans raison. « Le dictionnaire des oiseaux » de Michel Cuisin, membre du conseil de la société ornithologique de France. Une édition Larousse de 1969.  Un ouvrage dont certains auraient utilisé les feuillets pour  attiser le feu des barbecues, le week-end, quand la famille débarque et que les enfants poussent des cris de joie sur la balançoire ou en lançant des ballons dans des paniers qu’ils n’atteignent jamais. Isidore, quant à lui, acheta l’objet pour 10 francs et couru sous un porche pour en tourner les pages à l’abri des intempéries, du vent, des bourrasques. Son visage s’alluma alors d’une ivresse inconnue, d’une gaieté nouvelle,  d’une fraîcheur inaccoutumée. Lassé d’une enfance banale et sans fioriture, Isidore comprenait à cet instant qu’il entrait dans son adolescence avec un désir neuf et revigorant, une pulsion incontrôlable : l’amour des mots. Et il comprit bien vite que ce désir allait le tuer, lentement, comme un corps étranger s’installant sournoisement dans ses meubles, invisible mais présent. Incroyablement présent. Quand il acheta « Le dictionnaire des Femmes célèbres » de A. Jourcin et Ph. Van Tieghem, le 22 septembre, 20 ans plus tard, Isidore acheta en réalité son 5000ème  dictionnaire. Il le rangea soigneusement sur l’étagère numéro 129, douzième rangée en commençant par le haut, à droite du même exemplaire qu’il possédait déjà mais dont il manquait l’iconographie de Watteau en troisième page…Isidore Labluette savait depuis longtemps – mais depuis quelle éternité, depuis combien de lustres, n’y avait-il que quelques secondes ? – qu’il n’y parviendrait pas. Mais il voulait juste espérer une chose : trouver le dernier mot.

 

Jean-Michel


 

Dernière modification: 05/06/2007


 

 

 

 

 
 
 
 
 
 


 
 

 



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