La vieille dame de la librairie me dévisage une dernière fois. Dans son regard accusateur c’est mon reflet que je perçois. Avec mon mètre quatre-vingt, mes cheveux soigneusement en pagaille et mon allure baba cool mainte fois étudiée, j’ai tout l’air d’un jeune de dix-sept ans comme il se doit et pourtant je ne suis pas sûr que la libraire me croit. Quand je lui ai demandé le paquet, elle m’a regardé en plissant ses yeux déjà ridés comme si elle cherchait à chercher la moindre trace d’acné sur mon visage juvénile puis, elle m’a demandé : « Tu as quel âge garçon ? » Sa façon de me fixer ajoutée au mot garçon m’agaçait au plus haut point mais il était dans mon intérêt de ne pas chercher des noises à cette détentrice de trésors. Je me résignais donc à ne rien laisser paraître de mon irritation. « 17 ans » m’entendis-je dire d’un air détaché. Sa bouche fit une moue - assez hilarante je l’avoue - alors que ses yeux se plissèrent presque jusqu’à se fermer puis, se tournèrent vers l’étalage de trésors. Ce regard de méfiance n’était pas nouveau pour moi. Je le connaissais pour l’avoir reçu déjà de nombreuses fois mais je ne le craignais pas puisque je ne mentais pas sur mon âge et –oh merci sainte loi!- je n’avais pas non plus à le faire! Seulement, parfois, j’avais l’impression que ce regard était rempli d’autre chose que de la méfiance. Et alors, ces fois là, je me noyais dans une vague de remord à l’instant où ma main posait le billet que j’avais si couardement demandé à ma mère prétendant l’achat d’une carte de gsm. En ces moments là, c’était une lutte qui se livrait en moi; un terrible combat entre ma fierté et une forme d’abattement, de lassitude à l’idée d’en être…là!
Heureusement, cette fois-ci j’échappais au naufrage et j’esquissais un dernier sourire quand la main de la vieille s’ouvrit sur le comptoir, y laissant glisser le paquet rouge et blanc. Dans ma tête, la pince de fer remplace les membres de la vieille et vient m’apporter le lot tant convoité! Dans ma tête, les lumières multicolores du Lunapark scintillent dans tout les sens. J’ai gagné! J’ai encore gagné à la machine à pince! Quelle chance hein!
L’autre jour, sur la dernière marche de mon immeuble, je parlais avec Antoine, le môme de l’épicier du coin. Je lui raconte, à lui aussi, cette métaphore que je trouve assez poétique en fait. Gestes, bruitages, mimiques, bref je mets tout mon coeur à illustrer mes propos quand soudain, je me rends compte qu’il sourit étrangement. Oui, il sourit comme les moines bouddhistes en prière. Je ne m’embarrasse pas de quelques secondes d’attente et lui demande directement (comme il est à la mode de le faire): « Quoi? ». «C’est juste que je me disais que tu as tout compris à la vie et que pourtant tu ne le sais pas ». Là, je vous avoue, j’ai fini par me demander si le pauvre petit n’était pas réellement possédé par un moine bouddhiste. Alors, sans raison valable, je me suis mis à lui parler beaucoup plus sèchement: «Tu joues à quoi là le môme? Exprime toi plus clairement! ». Sur ce, il ajouta: « un jour la chance tournera et la pince sera vide quand elle s’ouvrira… » et me laissa seul sur la vieille marche de bois de mon sinistre immeuble.
Je me mis à réfléchir sérieusement comme lorsque je me posais encore des questions sur mon avenir avant que le gros conflit avec mes parents n’éclate. Une idée s’imposait à moi et venait abattre ma fierté au profit d’un peu de bon sens. Je tentais de la chasser timidement d’abord puis de plus en plus fort tant elle se collait robustement à mes pensées. Je fermais les yeux, tentais de me persuader que le gosse était ignare, que ça n’avait plus aucun sens de réfléchir à quelque chose qui était maintenant encré dans mes habitudes mais je savais pertinemment que je ne faisais que me voiler la face. Que voulez-vous? On m'a éduqué ainsi! Tout en pensant, je fixais le sol quand, soudain… nous y revoilà! Un vieux mégot écrasé traînait là, comme perdu sur les dalles grises du carrelage triste et froid. Et, en une seconde, tout redevint clair; je n’avais plus à me mentir puisque la vérité était là, face à moi: il y a plein de monde qui tente sa chance à la machine à pince alors pourquoi je ne pourrais pas le faire?
Ma main alla se fourrer, comme par instinct, dans la poche où se trouvait le paquet rouge et blanc, gain qui, jusqu’à ce que la chance tourne, se retrouverait toujours dans la pince et mon esprit se ferma, mes pensées accaparées par cette envie pressante de faire comme tout le monde…