Emmanuelle, 27 ans.
Karoshi
Dédié à David Crunelle, le plus efficace de mes collègues.
Je les vois passer. Tous les matins je les regarde se presser vers la bouche de métro toute proche, le front plissé, une serviette sous le bras et plein de tracas dans les poches. Il y a ce courrier à rédiger, ces offres à éplucher, ces dossiers à remplir, ces formulaires à compléter, ces réunions à préparer, ces chiffres à comparer, ce patron à satisfaire... Heureusement il y a la pause café en milieu de matinée : ce moment où la secrétaire traverse le couloir pour apporter une tasse de café bien chaud au grand chef, du café bien chaud dans sa tasse à lui, tous les jours la même, pas un gobelet en pastique, non, et du café colombien, spécialement sélectionné. C’est le moment où l’on regarde la secrétaire passer dans le couloir, et on imagine, même très brièvement, qu’on aura nous aussi un jour l’opportunité de se faire servir du café colombien par une secrétaire attentionnée. Enfin, moi je l’imaginais. Parce que j’étais comme eux, avant. Puis la secrétaire tournait au fond du couloir. Je l’imaginais rajuster son chemisier et sa coiffure avant de frapper à la porte du directeur tout en replongeant mes lèvres dans le café soluble de la machine destinée aux employés comme moi. Ce petit scénario, cette secrétaire me disant de sa plus belle voix « votre café, Monsieur le Directeur », me donnait des ailes. Je me replongeais dans mes calculs et ne voyais pas l’après-midi passer. C’était le bon temps. J’avais des collègues vraiment sympathiques qui m’invitaient chez eux le week-end. Il y avait les barbecues, les femmes qui parlaient entre elles des enfants et se plaignaient de nous, évidemment : on passait trop de temps devant la télé, et ces satanés matchs de foot… On rigolait bien. Françoise aussi aimait ces week-ends où on était invités.
Il a fallu longtemps pour que ce soit diagnostiqué, asse z longtemps pour que tout me file entre les doigts, que tout foute le camp insidieusement, comme un château de sable déconstruit grain par grain. Ça a commencé bêtement : j’oubliais les temps de midi, j’oubliais de manger, puis j’ai oublié la pause café et l’heure de rentrer. Il y avait ces calculs à terminer, et ceux qui étaient terminés il fallait les revérifier. Françoise m’attendait à la maison. Je l’imaginais devant le four à arroser un rôti que je ne mangerais quand même pas chaud. Au début, j’ai menti. J’ai prétendu que c’était mon chef qui me demandait de rester au bureau aussi tard, qu’il m’avait fait comprendre que toutes ces heures supplémentaires me promettaient un avancement certain. Elle a évidemment pensé que j’avais une maîtresse. Je trouvais cela ridicule de la voir guetter le moindre signe révélateur. Je l’ai emmenée en week-end pour la rassurer mais je n’ai pas pu m’empêcher d’emmener quelques dossiers et mon portable. Tandis qu’on faisait la visite du Louvres, je pensais au bilan annuel. Il fallait que je refasse les comptes pour le dernier trimestre. Je me disais qu’il serait bon aussi que je réépluche notre comptabilité domestique. Françoise s’en était occupée jusque là, et même très bien, mais je venais de dénicher un petit programme informatique pas mal du tout pour… « Oui mon amour, c’est tout à fait charmant ». Elle me parlait mais je ne savais pas de quoi exactement. Je répondais de façon hasardeuse. Elle paraissait étonnée, haussait les sourcils, s’apprêtait à me dire quelque chose, puis se résignait. Le deuxième jour, je n’ai plus pu tenir. Je lui ai raconté que mon patron venait de m’appeler pendant qu’elle prenait sa douche. Le service comptabilité venait de constater une erreur dans les chiffres qui pourrait bien être compromettante… Il fallait que je rentre à Bruxelles, mais je lui ai dit qu’elle pouvait rester, elle, et profiter du reste du week-end. J’ai roulé à tombeau ouvert jusqu’à Bruxelles et n’ai pu faire taire mon angoisse qu’en tournant la clé dans la serrure de mon bureau. Tout m’attendait : la pile de dossiers, les miens et ceux de Jean-François qui avait été trop heureux de me les confier pour pouvoir quitter le bureau plus tôt ce vendredi. Il en ferait une tête s’il me voyait là, me suis-je dit. J’ai utilisé le même prétexte une fois ou deux de plus, jusqu’à ce que le patron lui-même me convoque pour me conseiller de prendre des vacances. Il était content pourtant, au début : tous ces dossiers bouclés en un rien de temps, mon zèle qui ne pouvait entretenir qu’une saine émulation au sein de son entreprise, et les résultats de l’entreprise qui ne faisaient que s’améliorer... Et mon couple, lui, qui s’effilochait. J’ai finalement accepté de consulter un psy. Trop tard apparemment puisqu’un jour j’ai constaté que Françoise était partie. Je n’aurais même pas su dire depuis combien de temps d’ailleurs. J’avais passé la nuit au boulot et, le matin arrivé, je m’étais dit que je ferais bien tout de même de repasser à la maison pour changer de vêtements. Après la remarque que le directeur m’avait faite sur mon rasage négligé, je tenais à garder une apparence parfaite. J’avais dans mon bureau tout un nécessaire de toilette. J’attendais que les femmes d’ouvrage aient fini leur travail pour me glisser dans les toilettes. Je me rasais, me brossais les dents, passais mon pyjama et enfilais mes pantoufles avant de regagner mon poste devant mon PC qui me semblait toujours aussi impatient, toujours en demande de plus de chiffres, plus de calculs, plus de comptabilité. Ce soir-là, donc, je me suis résigné à rentrer à la maison pour prendre un nouveau costume. Ça faisait peut-être deux semaines que je n’étais plus rentré… J’ai vu un mot griffonné sur un bout de papier froissé. Ça ne disait rien d’original, un « je n’en peux plus, je te quitte », signé « Françoise ». Cela avait l’air sincère. Le papier semblait même avoir été mouillé ; des larmes de Françoise, ai-je supposé. Je ressentais vraiment une sorte de sentiment de compassion, mais très lointain. Dans ma tête, les chiffres continuaient à défiler. J’ai attrapé un costume au hasard et suis reparti immédiatement. Arrivé au bureau, j’ai voulu rentrer ma clé dans la serrure mais le mécanisme était bloqué. J’ai essayé de forcer ; ça ne fonctionnait toujours pas. La serrure de mon bureau avait visiblement été changée. Je suis devenu comme fou : j’ai donné de grands coups de pied dans cette fichue porte mais, rien, elle ne s’ouvrait pas. Puis je les ai vus : ils me regardaient avec un mélange de curiosité et de pitié. Je leur faisais pitié à essayer de regagner mon poste avec cet acharnement, seul endroit au monde où je souhaitais me trouver en cet instant. J’ai trouvé leur pitié injuste, voire déplacée. Au Japon, ç’aurait été bien vu. Il y a même un mot en japonais pour ça : « karoshi ». Ça signifie la mort sur le lieu de travail. Mais ici, il n’en est rien, il n’y a pas de culture de l’honneur en Europe ! Je voulais juste terminer un dossier, juste un seul ! Merde ! Je devais les supplier ou quoi ? Qu’est-ce que c’était que cette boîte de merde où les employés doivent supplier leur patron de les laisser bosser ? Ils ont appelé la sécurité.
Le service où j’ai été interné n’était pas trop mal. Les infirmières étaient gentilles. J’ai même trouvé deux autres accros du boulot comme moi. On a développé quelques combines : Pascal inventait des bilans codés sous formes de grilles de sudoku, Pierre les remplissait, et moi je les vérifiais. Ça passait relativement inaperçu jusqu’à ce que le pot aux roses soit découvert de la façon la plus idiote : pour trouver les quantités de papier nécessaires à nos occupations, on a très vite dû voler ce qui était à notre portée, ce qui a fini par attirer l’attention du personnel. Et puis il fallait se débarrasser des grilles une fois vérifiées. A partir de mille grilles par jour, ça a carrément bouché les WC et on a été faits comme des rats. On a tout avoué. S’en est suivie une période de repos forcé avec interdiction formelle de participer aux ateliers de travaux thérapeutiques, le début du vrai sevrage en somme. Je tentais de résister à la passivité en m’inventant des problèmes d’arithmétique mais les calmants à dose massive ont eu raison de moi. Puis j’ai fini par lâcher prise. Et j’ai pu à nouveau respirer sans compter le nombre d’inspirations et d’expirations à la minute pour en faire une moyenne sur quinze ans. J’ai repensé à Françoise. Où était-elle et que faisait-elle à présent ? Est-ce qu’elle savait que j’étais ici ? Manifestement oui puisqu’un jour j’ai reçu du courrier d’elle : les papiers du divorce. Alors tout était dit ? Soit. Je comprenais parfaitement sa décision, même si j’avais caressé l’espoir secret de me remettre avec elle. Je l’aurais emmenée en voyage, je l’aurais écoutée des heures et des heures sans me lasser, sans compter le nombre de voyelles par phrase qu’elle prononçait…
J’ai pu enfin sortir. Mon psy s’est montré content de moi le jour où il a constaté que je ne m’intéressais vraiment plus à ma thérapie. La thérapie étant un travail sur les profondeurs psychiques, il était important que je m’en détache également, m’avait-il dit. A présent, j’étais dehors. « Dehors », cet espace de liberté tellement fantasmé par ceux qui sont dedans, dans cet asile où j’avais réappris le sens de l’oisiveté. C’est d’ailleurs ce sens que j’ai continué à cultiver après ma sortie. Je n’avais plus de domicile, suite au divorce, et je n’avais plus de travail. J’ai réalisé tout hébété que je n’avais nulle part où aller. Alors je me suis assis sur un banc et j’ai attendu je ne sais quoi. Après plusieurs jours, je ne savais toujours pas… Je suis retourné une fois ou deux à la clinique pour le suivi de ma thérapie. J’ai appris à mon psy que je vivais dans la rue, que j’étais sans emploi et sans argent. Manifestement, il était embarrassé que la thérapie ait si bien fonctionné… Je n’y suis plus retourné ensuite. Ça me faisait culpabiliser de le voir se remettre en question à cause de moi. Et puis je ne pouvais plus le payer de toute façon, ce qui devait également intervenir dans les causes de son embarras vis-à-vis de moi. Ça a duré quelques temps cette vie-là, dans la rue. C’est étrange mais, c’est comme si cet épisode s’effaçait de ma mémoire… Il faut dire que j’ai pris un tournant radical depuis : je suis devenu coach. Je coache les gens qui ont des difficultés à gérer leur carrière. C’est un concept qui vient tout droit des States. Je suis plutôt connu, je gagne bien ma vie. On m’a même demandé d’intervenir dans une émission de Jean-Luc Delarue. J’ai du succès : j’enchaîne les conférences et les dîners d’affaires et, récemment, j’ai commencé à écrire un livre là-dessus : « Les cinq clés du succès professionnel ». Ce soir, je dîne normalement en compagnie d’une charmante jeune femme que j’ai rencontrée lors d’un congrès à Barcelone. Je dis normalement parce que là, je suis dans la rédaction du troisième chapitre de mon bouquin. J’ai calculé qu’à 2000 mots l’heure, je ne devrais pas prendre plus de deux jours pour le terminer. Ça m’arrangerait plutôt bien, comme ça je pourrais enchaîner avec un projet de biographie qui raconterait mon parcours de workalcoholic, ça aussi c’est un concept qui vient tout droit des States… Et puis il y a cet article qu’on m’a proposé de rédiger pour le Nouvel Obs… 2000 mots par heure, c’est faisable, si je m’y remets tout de suite…