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Je n’y peux rien, elles me narguent ! À la gare, dans la file au supermarché… Dès que mon regard descend et se pose sur elles, mon coeur accélère. L’autre jour, il y en avait une juste à côté de moi, je ne l’avais même pas remarquée, mais alors ma main l’a frôlée, elle était si proche… Dès que j’ai senti le métal contre ma paume, j’ai su que c’en était une. Et j’avais raison. Remplie à ras-bord de badges et de chewing-gums, une machine à sous, un distributeur de paradis. Ça a commencé tout petit, vers mes six ou sept ans, quelque part par-là… C’était quand j’ai reçu mon argent de poche pour la première fois. Que dis-je ? Je devais les désirer bien avant déjà ! Depuis toujours mon regard d’enfant avait dû croiser ces machines et deviner les trésors qu’elles recelaient : décalcomanies, porte-clés, mains collantes au bout d’un fil gluant pouvant s’étirer à l’infini… Ma mère appelait ces distributeurs des « attrapes nigauds », ce qui me blessait profondément. Ce fut sans doute l’un de mes premiers points de rupture avec elle, mais je m’égare : je parlais de l’origine de mon vice. Mon « vice », ô combien je déteste ce mot ! Pourquoi doit-on dénigrer à tout prix ce qui nous apporte le plus de joie ? Mon psy prétend que c’est un vice. Il est vrai que j’y dépense pas mal d’argent, mais je dépense pas mal d’argent chez mon psy aussi et personne n’y trouve rien à redire ! C’est ma femme qui persiste à ce que j’en voie un. Une de ces lubies... Je crois pourtant me souvenir qu’elle avait trouvé ça craquant le jour où l’on s’est rencontré ! C’était dans un supermarché, justement : son sac à commission s’était rompu, je l’avais aidée à ramasser toutes ses affaires éparpillées puis elle avait fondu en larmes sans que je comprenne pourquoi. Ce n’était visiblement pas une très bonne journée pour elle. Mais je lui avais rendu le sourire le plus simplement du monde : en me tournant vers l’une de ces machines, en y introduisant une pièce de cinquante centimes et en lui tendant enfin une petite boule en plastique mi-verte mi-transparente. Dedans, une bague en fer blanc avec un faux diamant rose incrusté de paillettes. Et un chewing-gum, bien sûr ! Il y a toujours un chewing-gum. Cinquante centimes pour un sourire, ce n’est pas si cher payé, si ? Voilà le genre de miracle que ces « attrapes machin » peuvent produire, précisément. Sans doute ne devais-je pas encore savoir marcher que mon oeil alerte avait déjà repéré ces cornes d’abondance ! À la Mer du Nord, plus que probablement… Je me souviens vaguement de longues balades en poussette, le visage fouetté par le vent et contraint d’aller là où mes parents voulaient bien me mener… Quelque-part dans le labyrinthe de ma mémoire surgit cette image d’un perroquet en peluche sur notre route, s’agitant dans sa cage et interpellant les enfants en deux langues, leur promettant une part de son magot en échange d’une maigre piécette. Mon père avait alors dû sortir l’immense portefeuille qui déformait la poche de son short en toile de parachute… Pour me faire plaisir, sans doute… Et sans savoir dans quelle spirale de dépendance il me précipitait. J’en ai des frissons, tiens ! Il va falloir que je me calme. J’ai besoin de quelque chose. Il me faut quelque chose pour me calmer tout de suite ! Il n’y a rien sur ce parking ! Au fond de ma poche, peut-être… Un billet de dix. Qu’est-ce que tu veux que je foute d’un billet de dix ! Il va falloir que je retourne vers la caisse, que je prétende que j’ai besoin de monnaie pour un caddie… Et je vais trembler comme une feuille lorsqu’on va me tendre une poignée de pièces, comme d’habitude. Je ne pourrai plus respirer. Je vais trembler et suffoquer jusqu’à ce que j’arrive devant une de ces maudites machines. Puis je devrai encore attendre que le gosse devant moi ait fini son marché… Alors seulement j’introduirai ma pièce. Ma main sera prête. Je réceptionnerai la boule en plastique dans sa chute et, là… Là, je pourrai reprendre mon souffle. Ludovic, 29 ans
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Dernière modification: 22/05/2007
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